GABELOU

Gabelou
avait été le dernier à quitter la
mairie. La réunion avait commencé tôt,
elle avait fini tôt aussi. Sûr, tout avait été
préparé dans son dos, sans même lui demander son avis. Pourtant les jours
passés, il était allé voir tous les gens de la montagne un par un. Il avait parlé,
encore parlé, parlé, il
avait épuisé tous ses arguments, et maintenant la
réunion était finie il a bien essayé de leur lancer une
dernière bouée de sauvetage: « attendez encore cette nuit,
j'suis sûr que demain il sera parti..." Mais seul le bruit de leurs
talons sur le ciment lui avait répondu. Il a senti la
colère monter en lui puis la tristesse qui l'a envahi. Il est
rentré chez lui, mal dormi. Et s'ils avaient raison? Et si
c’était l' ours, à moins que... Il fait demi-tour et il court
jusqu'à chez-lui, il prend son fusil, il regarde tout là-haut. Il court encore, la pente devient plus raide son pas
pourtant s'accélère, mais il commence à fatiguer les
pierres roulent sous ses pieds, il trébuche il se relève, il s'essouffle, il
n' y a plus que le torrent à franchir, le col à passer et là il saura. Claude Frangeul (Atao, le conteur) vit et
travaille dans les Hautes Pyrenées. Il est un des artistes qui animent le
Festival de Contes à Rebours , le mois de septembre à Armagnac. Accompagnement,
Pierre Hossein.
Visitez et écoutez-les sur le site: http://www.artetarts.net
Le lendemain, tôt, il a entendu le coup de feu claquer dans la montagne.
Il n'a même pas sursauté, il l’attendait. Il
s’est levé, ses pieds l'ont entraîné jusqu’à la place du
village, là il s'est assis il a attendu, oh pas longtemps. Déjà il entendait
au loin les cris, les chants et bientôt il a vu les chasseurs s'approcher, ils brandissaient la
peau de l’ours. Oui, ils l'avaient tué. Alors ils ont commencé à
chanter, à danser, à boire, à chanter, à boire, à danser, à boire encore
à boire. Bientôt l’un
d’entre eux s’est approché de lui et il a dit
« Alors Gabelou, tu dis rien aujourd'hui, t'es muet?» Il ne croyait pas si bien
dire, une boule
s’était formée au fond de la gorge de Gabelou empêchant les mots de sortir. Gabelou est rentré chez
lui. Le lendemain matin, la boule était parti, mais les mots
aussi, touts les mots... Gabelou était muet.

Quelques
jours plus tard, Gabelou marche seul sur le
sentier de la montagne, enfin avec son troupeau derrière lui, quand il
aperçoit au loin un berger. Ce dernier s’approche, Gabelou
s’arrête. Le berger s'approche encore et il s'arrête à quelques mètres, il
s’assoit, Gabelou s'assoit aussi. Ils s’observent du coin de l'oeil, mine de
rien, une complicité est en train de
naître. A tel point que le soir même Gabelou invite le berger à partager
son repas avec lui. Après tout, un berger ça peut être pratique avec
soi, juste quelques jours, le temps de maîtriser le silence.
Quelques jours plus tard, le berger est toujours
là, quand Gabelou s'approche d'un arbre et qu'il voit la marque de
cinq griffes. L’empreinte est
récente, l’ours est jeune. Et voilà qu'il entend, au loin, les cris
des gens de la montagne affolés. Des troupeaux ont encore été
attaqués. Gabelou veut avoir le coeur net ; Il laisse le berger avec son
troupeau, et lui il court jusque
dans le fond de
la vallée.
A l’entrée
du village, il s'arrête. Pas la peine d'aller plus loin l’odeur fétide de bêtes
égorgées parvient jusqu’à ses narines.
La montagne se couvre de nuages noirs, elle est aussi
silencieuse que Gabelou qui marche au milieu de son troupeau
décimé... Il marche vers le berger, le dernier a un regard bizarre.
Il pointe son fusil. Quand le coup de feu a claqué dans la montagne, dans le
fond de la vallée au village, personne n’a rien entendu. Ils n’entendaient que ce qu’ils
voulaient bien. Pourtant Gabelou savait, c'était pas l'ours, il aurait pu
leur expliquer. Mais il était muet.
Sinon, il aurait dit qu’il avait rencontré un berger au regard bizarre. C’était un berger
allemand !
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