Le petit nuage aux larmes de cristal

 

Il était une fois deux jolies fées, l’une vêtue de bleu, l’autre, de rose qui habitaient dans un château de nuages, avec leur maître, le Temps et le Ciel. Elles avaient, chacune un rôle qu’elles remplissaient avec autant de conscience que de bonne humeur : Éclaircie, avec sa lanterne magique, éclairait d’azur le Ciel brumeux. A l’aube et au crépuscule, Harmonie, elle, jouait de la flûte. A chacune de ses notes, des nuages légers s’effilochaient, tour à tour fleurs roses, oiseaux de paradis qui transformaient les jardins du Soleil en champs de feu. Ensemble, elles éteignaient les étoiles, donnaient régulièrement un coup de chiffon à la Lune pour la faire reluire, peignaient, de leur couleur favorite, le bleu et le rose, la queue des comètes, graissaient les roues du traîneau du Père Noël quand arrivait décembre, distribuaient les voeux aux étoiles filantes pour qu’ils fussent exaucés…

En temps ordinaire, les deux petites fées se complétaient merveilleusement bien et étaient heureuses mais, en ce début de printemps, elles étaient agacées par le comportement de leurs seigneurs : malgré leur toute-puissance, en effet, ni sa Seigneurie, le Ciel, ni son Excellence, le Temps n’étaient heureux … pire !… ils étaient changeants, désagréables, coléreux !…Les deux petites fées trouvaient que, décidément, ils en prenaient à leur aise !..Ces seigneurs étaient puissants, si puissants que, chacun, sur la Terre, s’inquiétait d’eux au moins une fois par jour !.. Les hommes, les animaux, les fleurs et les arbres mettaient leur vie entre les mains de ces maîtres absolus. Ils étaient les toits du monde, les chefs de l’univers, les rois du jour et de la nuit, le Paradis promis aux Sages…

Mais, comme tous les ans, au mois de mars, ces deux seigneurs étaient insupportables et se conduisaient en enfants gâtés!.. Ils faisaient tellement de caprices que, sur la Terre, les hommes appelaient ce mois « le mois des fous !.. »

Ce matin-là, par exemple, à l’aube du 21 mars, Éclaircie, souriante, lumineuse, avait, avec sa baguette de saphir, rebrodé de perles bleues le sceptre et la couronne du Ciel, ourlé son manteau azur d’un feston de diamants offert par la Rosée. Harmonie avait soufflé dans sa flûte magique. A la fin de la mélodie, des nuages roses tenaient joliment compagnie au Soleil. C’était une Aube radieuse !…De temps en temps, nos deux petites fées montaient sur le chemin de guet de Paradisio, le palais de leurs Seigneurs. Tout était merveilleusement beau : les jonquilles, les violettes, les lilas moussaient, moussaient, recouvrant les remparts, les tours, le donjon du château.. Sur la Terre, la journée s’annonçait magnifique. Les oiseaux ébouriffaient leurs plumes, faisaient leur toilette en chantant à tue-tête dans les ruisseaux dont les eaux se réveillaient à coups de polochon d’écume. Les grenouilles sautaient de nénuphar en nénuphar annonçant le beau Temps. Les loirs baillaient et s’apprêtaient à revivre. Les bourgeons sortaient de leur cocon vert et faisaient aussitôt la cour aux fleurs coquettes dans leur robe neuve. Le Soleil lustrait ses rayons qui éclairaient de tous leurs feux la Terre comblée et radieuse. Les amoureux enlevaient leurs imperméables, rangeaient leurs parapluies dans le grenier et dessinaient des coeurs sur les troncs des arbres…

A Paris, Jean-Marc et Lise, qui s'aimaient très fort, en avaient gravé un sur un amandier déjà rose. Ils y avaient entrelacé leurs initiales qui s’étaient remplies du lait crémeux de leur arbre préféré.

Mais, tout à coup, comme d’habitude, tout se gâcha :Le Ciel en avait assez d’être bleu, le Temps, d’être beau !..

« Un peu de gris nous ferait du bien », se dirent-ils… Je ne trouve plus mes lunettes, ronchonnait le Firmament… Oh !… Et puis, tu me fais mal aux yeux avec ta lumière jaune. Dis donc, tu m’entends ?..Toi !… Oui, toi, la grosse boule ?… Tu deviens obèse, ma parole !… Tu ne peux pas être un peu plus discrète ?… C’est vulgaire, à la fin, tout ce jaune, tout ce rouge !..

-          Mais ce sont mes couleurs de beau temps, dit le Soleil… Je ne fais que briller !… c’est le printemps …

-          Tais-toi, hurla à son tour, le Temps. Tu me fais mal à la tête !… Arrête de faire le beau !… Un peu de modestie, que diable !… »

Le Diable, qui s’était caché pour ne plus voir le Ciel bleu, pour ne plus entendre les oiseaux chanter, pour ne plus voir les amoureux s’embrasser, jaillit de sa caverne : il était d’orage…Terrible, laid avec sa queue fourchue, ses griffes longues, crochues, sa langue de dragon brûlante. Pointue, elle creva les bonnes joues des petites nuées au col de dentelle blanche qui fêtaient le Printemps…Le Ciel devint Ténèbres. Taureaux puissants, les gros nuages noirs fonçaient sur le Soleil qui avait encore son habit de lumière en paillettes rouges et jaunes…La petite fée rose donna à ce toréador courageux des épées d’éclairs qu’il enfonçait bravement dans le ventre de ses ennemis : crevés, les Nuages devenaient torrents et, dans un charivari épouvantable, l’Eau dévalait du Ciel, noyait la Terre, dévastait les cultures : Quel gâchis !…

Le Tonnerre applaudissait bruyamment et criait « Olé ! » Il dansait avec la Foudre un fandango entraînant dans une salle de bal rouge et noire. La danseuse à la robe de feu fouettait le Ciel avec violence, déracinait les arbres, brûlait les girouettes aux clochers des églises…Les deux Seigneurs capricieux commençaient à regretter leur sottise : le Ciel pleurait de gros grêlons glacés qui piétinèrent les jolies fleurs fragiles, écrasèrent les oeufs sous le ventre des mamans oiseaux, mutilèrent les petites cerises à peine écloses…

Éclaircie se dit qu’il était temps de faire quelque chose ! Elle se glissa entre les Nuages, les écarta de toutes ses forces. Sa jolie robe bleue redonna vie quelques instants au Ciel mais elle se faisait écorcher, la pauvre, par les Nuées en colère. Son bleu s’écaillait et, bientôt, sous les yeux horrifiés d’Harmonie, la douce Éclaircie fut avalée par des sorcières échevelées, aux tentacules noirs terminés par des bouches édentées, aux griffes acérées : les Giboulées de mars…

La petite fée rose n’y tint plus… Elle prit sa flûte, souffla et joua une mélodie connue d’elle seule et de Printania, la fée aux milles roses. Cette magicienne vivait dans le coeur des fleurs et exauçait tous les voeux qui parlaient de Beauté et d'Amour...

La flûte enchantée souffla doucement :

                                            «  Rosa… Rosie… Rosée… »

Quel prodige ! Eclaicie, un peu pâlotte, réapparut puis il y eut un grand silence dans le Ciel : Les vieux Nuages, Nimbus et Cumulus, encore essoufflés par leur combat, rangèrent leur lance, arrêtèrent de se battre ; le Tonnerre ne dansa plus ; la Foudre échevelée reprit son souffle…Sur le balcon du Ciel encore rempli des orties noires et des braises du combat, on vit apparaître, dans une corbeille de neige un colis rose enrubanné de bleu…

De leurs doigts électriques, les Éclairs tirèrent, intrigués sur les rubans et restèrent sans voix comme, d’ailleurs, le reste de l’assistance :

Un bébé nuage sortit de la boîte mais un bébé nuage comme personne n’en avait jamais vu : Il était de velours rose !…tout rose !…Ses joues rebondies brillaient comme des pommes d’Api, ses longs cils de rêve se relevèrent sur des yeux fuchsia qui, souriants, regardèrent les soldats du Ciel :

«  Bonjour !… C’est moi, Roselito !… C’est déjà le Printemps ? Qu’y a-t-il ? Oh !… Pardon !… Je vous dérange !… Vous partiez à la guerre chasser le vieil empereur Hiver ?… »

Le petit Nuage s’arrêta. Les autres le regardaient, muets de saisissement. A chacune de ses paroles, il était sorti de sa bouche de jolies fleurs roses… Il y en avait partout !…. Le Ciel sentait divinement bon…Le Temps était rêve… poésie fleurie… Les soldats des Intempéries froncèrent leurs sourcils, haussèrent les épaules :

 «  Non mais !… grogna Nimbus..

-          Non mais !… » répéta Cumulus ahuri…

Aussitôt, quatre cafards noirs sortirent de leurs lèvres. Ils étaient laids, répugnants…

Bravement, luttant contre la mauvaise humeur qu’il sentait partout, Roselito demanda :

«  Je suis impatient de partir avec vous tous pour ce beau pays de Roumanie où le méchant Hiver s’est installé depuis de longs mois !…On y attend le Printemps avec impatience !… Est-ce que nous partons ?… »

- Non mais !… Non mais !…Tu t’es vu ? se moquèrent les cafards noirs. Tu ne crois tout de même pas qu’ils vont t’emmener avec eux ?

-De quoi aurions-nous l’air ? dit un Nuage.

-          Ce n’est pas sérieux !… » reprit un autre.

Le Ciel entier éclata de rire. Cumulus et Nimbus riaient si fort qu’ils en avaient des points de côté… Les Nuages blancs, plus gentils, hochaient la tête en souriant, les gris pouffaient derrière leurs mains aux doigts de plume ; les Giboulées se tordaient de rire sur le sol, prises d’un fou rire qu’elles n’arrivaient pas à contrôler :

 «  Ah !…. Elle est bien bonne, celle-là !…disaient-elles entre deux hoquets… Une guerre en tutu rose pour notre victoire de Printemps !.. »

Même le Soleil et le Ciel riaient discrètement… Roselito se redressa, curieux : qu’avaient-ils donc tous ? se demandait-il. Et qu’avait-il, lui, pour les faire rire de si bon coeur ?….

«  S’il vous plaît, dit-il à une petite Nuée blanche qui jouait au cerceau… S’il vous plaît… Pourriez-vous m’expliquer ?

-          Suivez-moi… Vous comprendrez !… »

Elle le conduisit dans un endroit calme. Dans les larmes du Ciel, devenues flaques claires, Roselito venait de se voir… rose… si rose !…un vrai berlingot !…

«  Oh !… Mon Dieu !… Je suis un Nuage rose !… Je ne ressemble à personne !… Pourquoi ?… Pourquoi ?… Que vais-je devenir ?… »

La Lune eut pitié du Nuage désespéré. Elle paya de sa lumière d’argent le Marchand de Sable qui, avec son violon, endormit le bébé rose épuisé. A l’aube, Harmonie et Éclaircie le déposèrent encore assoupi sur un rayon de soleil qui partait pour la Mer Noire.

Dans la matinée, Roselito ouvrit ses yeux toujours aussi fuchsia. Les eaux bleues du Bosphore éclatèrent de rire, faisant chavirer deux bateaux :

 «  Un Nuage rose !… On aura tout vu !.. » dit la mosquée bleue d’Istanbul.

Roselito comprit qu’il ne serait jamais comme les autres, qu’on se moquerait toujours de lui…Il devait disparaître… mourir… Mais comment ?… Poussé par les autres nuages qui faisaient mine de le lécher en le traitant de sucre d’orge, il passa au-dessus du Danube. Le géant aux bras multiples s’émut de sa détresse et l’appela :

«  Allons, petit ange rose, ne sois pas si triste !…Tu es beau, tu sais… viens avec moi…Dans mon delta, les marécages sont nombreux. Avec ta jolie couleur, tu poudreras mes nénuphars, mes flamants…

-          Non !… sanglota Roselito… Non, merci !… Vous êtes très aimable mais je suis un Nuage, un vrai !..Je veux vivre ma vie de soldat du Ciel et du Temps… »

Tristement, le petit Nuage poursuivit son chemin…

Au-dessus des Carpates, la bataille de Printemps battait son plein. Le Vent hurlait dans sa trompette de combat ; la Neige tourbillonnait en une valse folle, effaçant les routes, égarant les voyageurs ; les Giboulées avaient revêtu leur uniforme de glaçons et de grésil et partaient à l’assaut des Nuages entourés de barbelés et dont les canons envoyaient des boulets de foudre.

La pauvre Éclaircie ne savait pas où donner de la tête. Au milieu de ces soldats pleins de fougue, Roselito se sentait ridicule. A un moment, il se dit qu’il devait laisser sa fierté de côté et que, mousse rose ou pas, il devait se battre comme les autres !…Il devait jouer son rôle de Nuage !…Il gonfla ses joues, prit un air terrible, roula des épaules, piaffa nerveusement puis fonça !… Deux petits Nuages blancs, surveillés par leur grand-père, Stratus, trop vieux pour combattre, jouaient aux billes avec des grêlons. Quand ils virent passer Roselito, ils s’écrièrent : « Papi !…Papi !…Le marchand de barbe à papa… »

C’en était trop pour notre petit héros !… Il s’éloigna… Il se dit qu’il allait monter très haut, le plus haut possible, le Soleil le réchaufferait et il s’évanouirait une fois pour toutes…Il suivit le cours de la Bistrita et arriva au-dessus du mont Pietros : c’est là qu’il allait mourir !…C’était l’endroit le plus élevé. Le coeur gros, Roselito regarda les sapins portaient leur fourrure de neige sur leurs habits verts encore à la mode pour la saison ; les rivières brillaient, quelques-unes avaient encore leur collier de glaçons ; les montagnes se déshabillaient…

«  Décidément, se disaient-elles, ces habits de verglas et de frimas, étaient bons à jeter aux oubliettes !.. » Elles sortaient leurs robes à fleurs, leur châle d’herbe tendre, leurs collerettes de mûres et de framboises…

Roselito eut si mal de mourir alors que la Printemps allait naître qu’il éclata en sanglots…

Harmonie ne put en supporter davantage.. Elle se saisit de sa flûte, regarda Printania qui lui sourit… elle joua :

                                    «  Abricotinus !… Primavera !… Melodia !… »                                   

puis, elle devint inventive et ajouta :             

                                 «  Amore !… Amore !… Amore !… »

Et alors les larmes de Roselito devinrent de cristal rose. Il se mit à neiger des flocons de fleurs blanches aux collerettes roses, aux cœurs incarnat. Bientôt, elles s’arrondirent en une ombrelle nacrée, merveilleuse de douceur, de délicatesse : un amandier venait de naître sur la belle terre de Roumanie !…Il était si beau, si poétique que les sapins, les mélèzes, les bouleux s’inclinèrent devant lui et rangèrent leurs branches pour laisser passer le Soleil, lui aussi invité à ce spectacle sublime. Il en fut si attendri qu’il en pleura.

Quand sa larme de feu le toucha, l’arbre-miracle sentit battre son coeur de bois…

A plus de 1500 kilomètres de là, au bord de la Seine, rivière sage et paresseuse, trois initiales gravées sur un amandier rose, devinrent fleurs puis souffles, puis battements de cœur : Roselito, le petit Nuage aux larmes de cristal, était devenu, pour Jean-Marc et Lise, l’Arbre de Vie… L’Arbre d’Amour…Ils comprirent, à l’instant, qu’un enfant, fruit de leurs rêves, de leur tendresse, allait naître sous les branches de l’amandier. Elle germait si loin et pourtant si proche d’eux, blonde et rose, amande de lait et de miel, les nimbant de sa lumière nacrée.Papa et maman choisis par les fées de l’Amour, Lise et Jean-Marc se rendirent au pied de Roselito cueillir la plus jolie des fleurs que la terre roumaine leur offrait ; une belle petite fille !… Elle était jolie !… si jolie !…aussi jolie que sa marraine, la fée Harmonie !… Pour conjurer le Sort, pour terrasser les Tempêtes au cours desquelles, parfois, avait chaviré leur Espoir…pour braver le Noir qui endeuille trop souvent le Ciel, un nom d’ébène fut donné à la petite fille : elle s’appellerait Milena !…

Cette histoire est pour elle, pour toi, Milena jolie. Je l’ai écrite à l’encre rose d’un Nuage de Printemps. Il m’a raconté que deux jardiniers, jeunes et beaux, sèment leurs caresses sur tes joues fraîches, tes yeux verts, tes cheveux dorés, qu’ils arrosent de leurs sourires, de leur tendresse tes racines, au pied d’un amandier roumain… Leurs bisous, pigeons voyageurs de l’Amour, vont sans cesse de la Roumanie à la France, avec un seul message écrit en rose :

«  Les mamans qui cherchent un enfant

Font pleurer les nuages au firmament

Et ces larmes sacrées font pousser

Les bébés au pied des amandiers… »

 

Avec les félicitations d'Alinéa

 Biographie de l'auteur