En
temps ordinaire, les deux petites fées se complétaient merveilleusement bien et
étaient heureuses mais, en ce début de printemps, elles étaient agacées par le
comportement de leurs seigneurs : malgré leur toute-puissance, en effet,
ni sa Seigneurie, le Ciel, ni son Excellence, le Temps n’étaient heureux …
pire !… ils étaient changeants, désagréables, coléreux !…Les deux
petites fées trouvaient que, décidément, ils en prenaient à leur
aise !..Ces seigneurs étaient puissants, si puissants que, chacun, sur la
Terre, s’inquiétait d’eux au moins une fois par jour !.. Les hommes, les
animaux, les fleurs et les arbres mettaient leur vie entre les mains de ces
maîtres absolus. Ils étaient les toits du monde, les chefs de l’univers, les
rois du jour et de la nuit, le Paradis promis aux Sages…
Mais, comme tous les ans, au mois de mars, ces deux seigneurs étaient insupportables et se conduisaient en enfants gâtés!.. Ils faisaient tellement de caprices que, sur la Terre, les hommes appelaient ce mois « le mois des fous !.. »

Ce
matin-là, par exemple, à l’aube du 21 mars, Éclaircie, souriante, lumineuse,
avait, avec sa baguette de saphir, rebrodé de perles bleues le sceptre et la
couronne du Ciel, ourlé son manteau azur d’un feston de diamants offert par

A Paris, Jean-Marc
et Lise, qui s'aimaient très fort, en avaient gravé un sur un
amandier déjà rose. Ils y avaient entrelacé leurs initiales qui s’étaient
remplies du lait crémeux de leur arbre préféré.
Mais,
tout à coup, comme d’habitude, tout se gâcha :Le Ciel en avait assez
d’être bleu, le Temps, d’être beau !..
« Un
peu de gris nous ferait du bien », se dirent-ils… Je ne trouve plus mes
lunettes, ronchonnait le Firmament… Oh !… Et puis, tu me fais mal aux yeux
avec ta lumière jaune. Dis donc, tu m’entends ?..Toi !… Oui, toi, la
grosse boule ?… Tu deviens obèse, ma parole !… Tu ne peux pas être un
peu plus discrète ?… C’est vulgaire, à la fin, tout ce jaune, tout ce
rouge !..
-
Mais
ce sont mes couleurs de beau temps, dit le Soleil… Je ne fais que
briller !… c’est le printemps …
- Tais-toi, hurla à son tour, le Temps. Tu me fais mal à la tête !… Arrête de faire le beau !… Un peu de modestie, que diable !… »

Le
Diable, qui s’était caché pour ne plus voir le Ciel bleu, pour ne plus entendre
les oiseaux chanter, pour ne plus voir les amoureux s’embrasser, jaillit de sa
caverne : il était d’orage…Terrible, laid avec sa queue fourchue, ses
griffes longues, crochues, sa langue de dragon brûlante. Pointue, elle creva
les bonnes joues des petites nuées au col de dentelle blanche qui fêtaient le
Printemps…Le Ciel devint Ténèbres. Taureaux puissants, les gros nuages noirs
fonçaient sur le Soleil qui avait encore son habit de lumière en paillettes
rouges et jaunes…La petite fée rose donna à ce toréador courageux des épées
d’éclairs qu’il enfonçait bravement dans le ventre de ses ennemis :
crevés, les Nuages devenaient torrents et, dans un charivari épouvantable,
l’Eau dévalait du Ciel, noyait la Terre, dévastait les cultures : Quel gâchis !…
Le
Tonnerre applaudissait bruyamment et criait « Olé ! » Il dansait
avec la Foudre un fandango entraînant dans une salle de bal rouge et noire. La
danseuse à la robe de feu fouettait le Ciel avec violence, déracinait les
arbres, brûlait les girouettes aux clochers des églises…Les deux Seigneurs
capricieux commençaient à regretter leur sottise : le Ciel pleurait de
gros grêlons glacés qui piétinèrent les jolies fleurs fragiles, écrasèrent les
oeufs sous le ventre des mamans oiseaux, mutilèrent les petites cerises à peine
écloses…
Éclaircie
se dit qu’il était temps de faire quelque chose ! Elle se glissa entre les
Nuages, les écarta de toutes ses forces. Sa jolie robe bleue redonna vie
quelques instants au Ciel mais elle se faisait écorcher, la pauvre, par les
Nuées en colère. Son bleu s’écaillait et, bientôt, sous les yeux horrifiés
d’Harmonie, la douce Éclaircie fut avalée par des sorcières échevelées, aux
tentacules noirs terminés par des bouches édentées, aux griffes acérées :
les Giboulées de mars…
La petite fée rose n’y tint plus… Elle prit sa flûte, souffla et joua une mélodie connue d’elle seule et de Printania, la fée aux milles roses. Cette magicienne vivait dans le coeur des fleurs et exauçait tous les voeux qui parlaient de Beauté et d'Amour...
La
flûte enchantée souffla doucement :
« Rosa… Rosie… Rosée… »

Quel
prodige ! Eclaicie, un peu pâlotte, réapparut puis il y eut un grand
silence dans le Ciel : Les vieux Nuages, Nimbus et Cumulus, encore
essoufflés par leur combat, rangèrent leur lance, arrêtèrent de se
battre ; le Tonnerre ne dansa plus ; la Foudre échevelée reprit son
souffle…Sur le balcon du Ciel encore rempli des orties noires et des braises du
combat, on vit apparaître, dans une corbeille de neige un colis rose enrubanné
de bleu…
De
leurs doigts électriques, les Éclairs tirèrent, intrigués sur les rubans et
restèrent sans voix comme, d’ailleurs, le reste de l’assistance :
Un bébé nuage sortit de la boîte mais un bébé nuage comme personne n’en avait jamais vu : Il était de velours rose !…tout rose !…Ses joues rebondies brillaient comme des pommes d’Api, ses longs cils de rêve se relevèrent sur des yeux fuchsia qui, souriants, regardèrent les soldats du Ciel :

«
Bonjour !… C’est moi, Roselito !… C’est déjà le Printemps ? Qu’y
a-t-il ? Oh !… Pardon !… Je vous dérange !… Vous partiez à
la guerre chasser le vieil empereur Hiver ?… »
Le
petit Nuage s’arrêta. Les autres le regardaient, muets de saisissement. A
chacune de ses paroles, il était sorti de sa bouche de jolies fleurs roses… Il
y en avait partout !…. Le Ciel sentait divinement bon…Le Temps était rêve…
poésie fleurie… Les soldats des Intempéries froncèrent leurs sourcils,
haussèrent les épaules :
« Non mais !… grogna Nimbus..
-
Non
mais !… » répéta Cumulus ahuri…
Aussitôt,
quatre cafards noirs sortirent de leurs lèvres. Ils étaient laids, répugnants…
Bravement,
luttant contre la mauvaise humeur qu’il sentait partout, Roselito
demanda :
«
Je suis impatient de partir avec vous tous pour ce beau pays de Roumanie où le
méchant Hiver s’est installé depuis de longs mois !…On y attend le
Printemps avec impatience !… Est-ce que nous partons ?… »
-
Non mais !… Non mais !…Tu t’es vu ? se moquèrent les cafards
noirs. Tu ne crois tout de même pas qu’ils vont t’emmener avec eux ?
-De
quoi aurions-nous l’air ? dit un Nuage.
-
Ce
n’est pas sérieux !… » reprit un autre.
Le
Ciel entier éclata de rire. Cumulus et Nimbus riaient si fort qu’ils en avaient
des points de côté… Les Nuages blancs, plus gentils, hochaient la tête en
souriant, les gris pouffaient derrière leurs mains aux doigts de plume ;
les Giboulées se tordaient de rire sur le sol, prises d’un fou rire qu’elles
n’arrivaient pas à contrôler :
« Ah !…. Elle est bien bonne,
celle-là !…disaient-elles entre deux hoquets… Une guerre en tutu rose pour
notre victoire de Printemps !.. »
Même
le Soleil et le Ciel riaient discrètement… Roselito se redressa, curieux :
qu’avaient-ils donc tous ? se demandait-il. Et qu’avait-il, lui, pour les
faire rire de si bon coeur ?….
«
S’il vous plaît, dit-il à une petite Nuée blanche qui jouait au cerceau… S’il
vous plaît… Pourriez-vous m’expliquer ?
-
Suivez-moi…
Vous comprendrez !… »
Elle
le conduisit dans un endroit calme. Dans les larmes du Ciel, devenues flaques
claires, Roselito venait de se voir… rose… si rose !…un vrai
berlingot !…
«
Oh !… Mon Dieu !… Je suis un Nuage rose !… Je ne ressemble à
personne !… Pourquoi ?… Pourquoi ?… Que vais-je
devenir ?… »
La
Lune eut pitié du Nuage désespéré. Elle paya de sa lumière d’argent le Marchand
de Sable qui, avec son violon, endormit le bébé rose épuisé. A l’aube, Harmonie
et Éclaircie le déposèrent encore assoupi sur un rayon de soleil qui partait
pour
Dans
la matinée, Roselito ouvrit ses yeux toujours aussi fuchsia. Les eaux bleues du
Bosphore éclatèrent de rire, faisant chavirer deux bateaux :
« Un Nuage rose !… On aura tout
vu !.. » dit la mosquée bleue d’Istanbul.
Roselito
comprit qu’il ne serait jamais comme les autres, qu’on se moquerait toujours de
lui…Il devait disparaître… mourir… Mais comment ?… Poussé par les autres
nuages qui faisaient mine de le lécher en le traitant de sucre d’orge, il passa
au-dessus du Danube. Le géant aux bras multiples s’émut de sa détresse et
l’appela :
«
Allons, petit ange rose, ne sois pas si triste !…Tu es beau, tu sais…
viens avec moi…Dans mon delta, les marécages sont nombreux. Avec ta jolie
couleur, tu poudreras mes nénuphars, mes flamants…
-
Non !…
sanglota Roselito… Non, merci !… Vous êtes très aimable mais je suis un
Nuage, un vrai !..Je veux vivre ma vie de soldat du Ciel et du
Temps… »
Tristement,
le petit Nuage poursuivit son chemin…
Au-dessus des Carpates, la bataille de Printemps battait son plein. Le Vent hurlait dans sa trompette de combat ; la Neige tourbillonnait en une valse folle, effaçant les routes, égarant les voyageurs ; les Giboulées avaient revêtu leur uniforme de glaçons et de grésil et partaient à l’assaut des Nuages entourés de barbelés et dont les canons envoyaient des boulets de foudre.
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La
pauvre Éclaircie ne savait pas où donner de
C’en
était trop pour notre petit héros !… Il s’éloigna… Il se dit qu’il allait
monter très haut, le plus haut possible, le Soleil le réchaufferait et il
s’évanouirait une fois pour toutes…Il suivit le cours de la Bistrita et arriva
au-dessus du mont Pietros : c’est là qu’il allait mourir !…C’était
l’endroit le plus élevé. Le coeur gros, Roselito regarda les
sapins portaient leur fourrure de neige sur leurs
habits verts encore à la mode pour la saison ; les rivières brillaient,
quelques-unes avaient encore leur collier de glaçons ; les montagnes se
déshabillaient…
«
Décidément, se disaient-elles, ces habits de verglas et de frimas, étaient bons
à jeter aux oubliettes !.. » Elles sortaient leurs robes à fleurs,
leur châle d’herbe tendre, leurs collerettes de mûres et de framboises…
Roselito
eut si mal de mourir alors que la Printemps allait naître qu’il éclata en
sanglots…
Harmonie
ne put en supporter davantage.. Elle se saisit de sa flûte, regarda Printania
qui lui sourit… elle joua :
«
Abricotinus !… Primavera !… Melodia !… »
puis,
elle devint inventive et ajouta :
« Amore !… Amore !… Amore !… »

Et
alors les larmes de Roselito devinrent de cristal rose. Il se mit à neiger des
flocons de fleurs blanches aux collerettes roses, aux cœurs incarnat. Bientôt,
elles s’arrondirent en une ombrelle nacrée, merveilleuse de douceur, de
délicatesse : un amandier venait de naître sur la belle terre de
Roumanie !…Il était si beau, si poétique que les sapins, les mélèzes, les
bouleux s’inclinèrent devant lui et rangèrent leurs branches pour laisser
passer le Soleil, lui aussi invité à ce spectacle sublime. Il en fut si
attendri qu’il en pleura.
Quand
sa larme de feu le toucha, l’arbre-miracle sentit battre son coeur de bois…
A plus de ![]()
Cette
histoire est pour elle, pour toi, Milena jolie. Je l’ai écrite à l’encre rose
d’un Nuage de Printemps. Il m’a raconté que deux jardiniers, jeunes et beaux,
sèment leurs caresses sur tes joues fraîches, tes yeux verts, tes cheveux
dorés, qu’ils arrosent de leurs sourires, de leur tendresse tes racines, au
pied d’un amandier roumain… Leurs bisous, pigeons voyageurs de l’Amour, vont
sans cesse de la Roumanie à la France, avec un seul message écrit en rose :
« Les
mamans qui cherchent un enfant
Font pleurer les nuages au firmament
Et ces larmes
sacrées font pousser
Les bébés au
pied des amandiers… »
Avec les félicitations d'Alinéa
