Le Jardin des différences

Il était une
fois un vieux, un très vieux pasteur nomade qui, tout au
long de sa vie, avait
rêvé de voir l’océan. Ce
rêve, le plus fou qui soit quand on habite le
désert,
le poursuivait depuis son plus jeune âge. Que de fois, assis
devant sa tente,
Djamel avait-il vu les grains de sable jaunes et dorés
devenir perles d’eau !…
Les dunes blondes du Sahara s’animaient alors, devenaient
vagues bleues et
vertes, léchaient ses pieds de leur écume
mousseuse et le vieil homme
entendait bientôt les mouettes…
Un jour, Djamel
comprit qu’il devait, avant de mourir, réaliser
son
rêve, aller à son rendez-vous et voir enfin
l’océan battre les côtes
déchiquetées
de Bretagne. Résolu, il traversa son vieux continent, vogua
sur la Méditerranée
aussi bleue que le chantaient les poètes,
découvrit la France aussi douce que
le fredonnaient les chansons et arriva, le cœur
gonflé de joie à
Saint-Gildas, petit village face à l’Atlantique.
Dès lors, chaque jour,
quand le soleil se montrait à l’horizon, Djamel
s’asseyait sur un rocher
large et plat et contemplait l’océan. Le flux et
le reflux des vagues, la
douceur des embruns, le cri des oiseaux, la corne des bateaux le
berçaient
longtemps… longtemps. Lui, qui n’avait connu que
la morsure du soleil
africain, tendait son visage et recevait comme une
bénédiction la pluie fine
du ciel breton…
Très
vite, les gens du village s’habituèrent
à cet étrange
spectacle ; un vieillard à la peau noire
craquelée de rides, au chignon
gris relevé haut sur la tête, au large burnous en
laine foncée que le vent du
large gonflait. Chacun le saluait et recevait en retour un sourire qui
en disait
long sur le bonheur, la sérénité de
Djamel. Parfois, un vieux pêcheur venait
s’asseoir sur le rocher et ils partageaient le
départ lent, superbe d’un
chalutier , le silence, la magie toujours renouvelée du
soleil, tachant de sang
l’océan au crépuscule ou se levant,
magnifique, grandiose, derrière les
brumes matinales. Les enfants s’approchaient aussi, parfois,
de Djamel. Sa
silhouette immobile, face aux vagues, les intriguait. Quand le
vieillard
quittait son poste et qu’il traversait à pas lents
le village, ils osaient
parfois lui crier :
« Bonsoir !.. » Djamel
avait pour
chacun un mot, un sourire, une tape amicale et, surtout, un regard qui,
tout à
coup, les reconnaissait…Un jour, comme il traversait la
place du village, il
entendit des sifflements, des cris, des rires aussi. A
l’écart des enfants
qui jouaient, il vit une petite fille, assise sur un banc et qui
pleurait, la tête
cachée dans son bras replié. Il
s’avança vers elle et lui parla
doucement :
«
Qu’as-tu, petite ?
-
Rien…
-
Rien ?… Pourquoi ces
larmes alors ?.. Qu’est-ce qui
t’a fait de la peine ?… Parle-moi, cela
te fera du bien.
-
Ce sont mes amis…
Enfin !… Ils disent qu’ils sont mes
amis !…
-
Et ?…
-
Et ils ne le sont pas !…
Souvent, ils se moquent de moi
parce que je suis noire mais j’ai
l’habitude !… Et
aujourd’hui… »
Khézia
ne put continuer, elle avait trop de chagrin. Le vieil homme
essuya son visage et finit la phrase qu’elle avait
commencée :
« Et
aujourd’hui, ils se sont moqués de
moi !…
Voyons… Ce n’est pas si
grave !…
-
Mais oui, c’est
grave !… Et tellement
méchant !…Tellement
injuste !…
-
Calme-toi et dis-moi ce qui s’est
passé. Tu sais, ça fait du
bien de parler.
-
Eh bien, voilà… Quand
tu es passé tout à l’heure, ils ont
ri et puis ils ont crié : oh !…
Djamel la vieille !..
Djamel la femme avec son chignon !.. »
Le vieux nomade
sourit et dit tout bas à l’oreille de
Khézia :
« Ne
pleure plus, ma gazelle… Sèche tes jolis
yeux…Mon
chignon, vois-tu, je suis fier de le porter !… Mon
chignon, c’est ma
différence !... »
S’interrompant
brusquement et sans que la petite fille comprît ce
qui se passait, Djamel se leva d’un bond.
Étonnamment souple pour un homme de
son âge, il se mit à danser, à danser
tout en chantant. Médusés, calmés
soudain, les enfants s’étaient
regroupés autour de lui et suivaient ses
mouvements. En un instant, ils rentrèrent dans cette danse
d’un autre monde
et firent partie de la musique, une musique rauque qui ne
s’apprend pas, qui
vient de l’intérieur, du fond des âges
et qui semblait sortir des entrailles
du danseur. Les enfants la sentaient palpable autour d’eux
et, bientôt, ils y
entrèrent, furent musique, chantant, tapant dans leurs
mains. Fascinés, ils
regardaient Djamel sauter, tourner, frapper le sol de ses pieds, les
yeux fermés,
le visage transfiguré…Tout à coup,
aussi brusquement qu’il avait commencé,
le danseur s’arrêta et s’assit par terre,
au centre d’un cercle formé
par Khézia et ses amis silencieux, attentifs :
« Je
crois, mes enfants, qu’il est temps de parler. A ma peau
noire, à mon burnous, à mon chignon, vous avez
compris que je ne suis pas
d’ici et vous avez raison. Je viens de loin, de
très loin. Je suis né et
j’ai toujours vécu dans le plus beau
désert du monde : le Sahara.
J’étais
un pasteur nomade, voyageant d’oasis en oasis et, du Mzab
à Touat, du Souf à
Tamanrasset, j’ai connu bien des Sages : les vieux
Mzabites qui me
disaient leur désespoir de voir partir les jeunes parce
qu’ils étaient trop
pauvres, les Berbères qui me vendaient leurs marchandises
que je transportais
sur mon dromadaire, les Touaregs, ces hommes fiers, habillés
de bleu qui
choisissent leur chef parmi les nobles de leur tribu…Avec
ces hommes, j’ai
beaucoup appris et je n’ai rien oublié de leurs
leçons. Chez moi, par
exemple, les Anciens disent qu’une journée
où on n’a rien appris est une
journée perdue. Alors, si vous le voulez bien, nous allons
essayer
d’apprendre quelque chose ensemble. »
Assis sagement, les enfants
acquiescèrent :« Tout
à l’heure, poursuivit Djamel, vous vous
êtes
moqué de ma coiffure. Ne niez pas, dit le vieil homme en
souriant, là n’est
pas
-
Mais comment ferons-nous ?
s’inquiéta Khezia.
-
Rien de plus simple, sur notre bonne Terre,
tout est simple si on
sait rêver !… Ne l’oubliez
jamais !…Je vais vous montrer »
Devant les yeux
interrogatifs des enfants,
Djamel s’allongea sur le sol et dit :
« Je commence. »
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Et le vieux sage
planta dans le ciel son chignon gris. La bouche
ouverte, les yeux écarquillés, chacun fixait un
bout de firmament où
brillaient des milliers d’étoiles quand ils y
virent pousser un bouquet de
colombes, oiseaux symboles de la paix..
Un petit
garçon s’allongea près du vieil
homme et dit :
«
Moi, je veux planter mon accent marseillais. Mon accent,
c’est ma différence !… Quand
je parle, il paraît qu’il sent
l’aïoli…Quand
on l’entend, à Saint-Gildas, on sourit, on
m’imite et mon accent me
rappelle sans cesse que je ne suis pas Breton comme mes
camarades… »
Et Antonin planta
son accent plein de soleil. Un deuxième bouquer
jaillit dans le ciel, un bouquet léger,
léger !… Il flottait sur les
nuages. C’était un bouquet de vents :
sirocco rouge, mistral bleu, brise
argentée. Ils emplirent l’air de senteurs et
l’odeur âcre des chotts salés
du Sahara, la lavande de Provence, l’iode de
l’océan parfumèrent le ciel
de Saint-Gildas. Le bouquet de vent souffla sur les petits jardiniers,
chacun à
sa façon. Le sirocco leur piqua les yeux, emplit leurs
poches de sable, le
mistral leur arracha bonnets et écharpes, la brise et ses
gouttes légères
clapotèrent sur leurs épaules,
mouillèrent leurs joues. Antonin et ses amis
sentirent qu’ils ne pouvaient
respirer
les vents de la même façon parce qu’ils
étaient différents mais que leur
différence faisait de chacun d’eux un vent
à part entière.
Dans le ciel
devenu jardin, Khézia planta peau noire. Un arbre de
perles bleues fleurit. Étonnés, les enfants se
tournèrent vers Djamel :
« Je crois comprendre le message. J’ai connu un vieil Hindou. Ilangobé. Il disait qu’en Inde, on croit que Dieu habite dans une perle bleue aussi petite qu’une graine de sésame. Celui ou celle qui sait la voir entre dans le royaume de l’amour et l’Amour accepte la différence, la fait sienne. »

«
Si nous savons cultiver notre
jardin, leur dit Djamel, il deviendra un endroit où tous les
hommes, toutes les
femmes ; quelle que soit la couleur de leur peau, pourront
danser, se connaître,
se sourire, s’aimer ! »
Ce fut alors au
tour d’une petite fille de s’allonger
parterre :
«
Moi, dit-elle un peu embarrassée, moi, je ne peux planter
que
mon arrogance… J’en ai honte mais c’est
ma différence !… »
Et Morgane planta sa fierté méprisante de première de la classe, ses sourires moqueurs, tout ce qui faisait si mal à ses camarades qui ne travaillaient pas aussi bien qu’elle. Un magnifique bouquet d’ivoire apparut près de celui de l'arbre bleu. C’était un arbre dont le tronc et les branches formaient une balance aux plateaux en équilibre, preuve de l’égalité des enfants dans leur classe. Morgane comprit la leçon et se jura qu’à l’avenir, elle préfèrerait l’amitié à l’arrogance…Pendant que les enfants réfléchissaient à ce qu’ils voyaient, Djamel, ému, les regardait. La nuit était tombée mais personne n’y prenait garde. Chacun savait qu’il vivait un moment unique. Bientôt, une petite fille s’allongea sur le sol :

«
Moi, je veux planter l’Insupportable, le chômage de
papa,
les querelles du soir quand maman rentre fatiguée
d’avoir fait le ménage
dans les classes de l’école. Ma
différence à moi, c’est mon papa qui ne
part pas, le matin, au travail et qui est triste, si triste quand il
croise les
hommes du village allant à l’usine, à
la pêche… Peut-être aurais-je pu
planter ma tristesse !… »
Et la petite fille
planta ses larmes dans un coin du ciel. Un bouquet
d’eaux tomba en cascade dans le jardin des
différences. Les ondes pures lavèrent
les joues d’Alice :
«
L’eau lavera aussi la honte qui ronge ton papa.
Désormais,
ce vilain monstre disparaîtra. Ton cœur pur
l’a tué. »
Alice se sentit
apaisée, elle ramassa, souriante, une jolie fleur qui
roulait dans son bouquet d’eaux :
« Garde-la toujours précieusement, lui conseilla Djamel, c’est la fleur de l’Espoir. Elle parfumera désormais ta maison… »

Le parfum subtil
de la fleur magique ourlée de rose caressa les
narines d’un petit garçon un peu à
l’écart des autres. Il prit son
courage à deux mains et s’allongea dans le cercle
des jardiniers :
«
Je… Je… voudrais planter… planter ma
timidité… Voilà !…
Je l’ai dit !… Ma différence
à moi, c’est que… c’est que
j’ai
du mal à m’exprimer… J’ai
honte… J’ai
peur !… »
Olivier,
étonné d’avoir dit tout cela, attendit
que son bouquet
germât, n’osant regarder le beau jardin, au-dessus
de sa tête… Soudain, il
entendit des coups de sifflets stridents. Il leva les yeux et vit un
superbe
bouquet de ballons ronds, ovales, blancs, noirs, marron :
«
Un bouquet de ballons ?…
-
Mais oui, Olivier !…
commenta le vieux sage. Peut-être
pour te montrer que la communication avec les autres ne passe pas
obligatoirement par la parole. Le sport permet sûrement
d’autres échanges.
Si tu appartiens à un club, tu auras la joie de gagner, de
perdre, de jouer
avec les autres et tu verras alors que chacun, au sein d’une
équipe, est
indispensable. A la fin d’un match, d’une
compétition, un regard, une poignée
de mains, ça vaut bien un
discours !… »
Aux sourires de
ses camarades, Olivier comprit qu’il était
désormais
moins seul. Il leva haut ses bras et cria :
« Demain, je m’inscris
au foot et au judo !… »
Djamel et les
enfants applaudirent. A ce moment-là, le vieux pasteur
avisa une petite fille qui n’avait rien
planté :
«
Et toi, ma belle, tu ne plantes rien ? Tu ne sauras donc
jamais ce qui aurait poussé dans ton coin de
jardin ?
-
- Moi, répondit Agathe,
c’est vrai, je n’ai rien
planté…
parce que je n’ai rien à
planter !… J’ai été
contente de voir
fleurir ces beaux bouquets mais comment vous
dire ?… Je me sens comme
tout le monde !… Je ne me sens pas à
part !… Je n’ai pas de
différences…
-
Très bien répondit
Djamel. Eh bien, tu devrais peut-être
essayer de planter ta
non-différence !… »
Et la petite fille
sans histoire qu’était Agathe, planta la graine
de « mademoiselle tout le monde »
Un merveilleux bouquet de diamants
étincela dans le ciel, faisant pâlir les
étoiles :
«
Surprise, ma gazelle ?
-
Oui, un peu… Pourquoi ces pierres
précieuses pour moi qui,
justement, suis comme tout le monde…
-
Parce que, mes chers enfants, et cette
leçon est à retenir,
chaque être brille comme un diamant. Chacun de nous est aussi
précieux que ces
pierres, chacun de nous est unique, irremplaçable dans sa
différence ou sa
non-différence !… »
Les enfants de Saint-Gildas, ceux-là mêmes qui, un moment auparavant, s’étaient moqué du chignon d’un vieux pasteur, ne formaient plus q’un autour de lui et regardaient, émerveillés, leur jardin. Ils étaient muets, fascinés, ils savaient que l’instant était magique. Le ciel n’était plus que lumière, fleurs, beauté, musique…
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«
Voilà, mes amis, notre journée n’a pas
été perdue
puisque, ensemble, nous avons appris quelque chose.
Aujourd’hui, nous sommes
plus riches qu’hier car nous avons rêvé
et nous
savons maintenant respecter nos différences. Si nous prenons
soin de nos
bouquets, il naîtra de chacune de ces fleurs, un
fruit plus doux que le miel, un fruit qui prendra racine dans vos
coeurs,
germera dans votre esprit , s’épanouira
dans vos actes, un fruit qui
aura la couleur , la grâce de
l’Amour… »
Quand ils se
séparèrent cette nuit-là, les enfants
emportèrent
comme un trésor, leurs différences. Ils
étaient heureux, heureux comme ils ne
l’avaient jamais été. Autour de la
table familiale, il ne fut plus question
que du prodige auquel ils avaient assisté grâce
à Djamel et
quelque chose changea dans le village.
Chacun fit un effort pour comprendre l’autre, pour ne pas
juger trop vite,
pour accepter ou se résigner. On
raconte que le bouquet de vents des petits jardiniers de Saint-Gildas
poussait
certains soirs, vers le rocher de Djamel, des villageois qui venaient
planter
discrètement leurs différences dans
l’eau purifiante de l’océan. Ainsi,
je me suis laissé dire que
Ainsi
passèrent à Saint-Gildas, des jours et des jours,
des semaines
et des semaines.. Un matin, le vieux sage au chignon gris, le seul
survivant de
la tribu des Ouled-Ramaïs disparut et personne ne le revit
jamais mais les
petits jardiniers du jardin des différences, lurent le
dernier message de
Djamel, écrit avec l’écume des vagues
qui lui étaient si chères :
« Si tu veux que ton sillon soit droit,
accroche ta charrue aux
étoiles !… »
"…car le futur appartient à ceux qui croient en la beauté de leurs rêves
